Pâtre 14 août 2006 à 14h10 | Par Pierrick Bourgault

1er producteur d´ovins en Europe - La Grande-Bretagne renforce ses stratégies de leader

Le Royaume-Uni consolide son leadership après les crises. Les éleveurs s´adaptent à l´économie mondiale, à la PAC,à leur marché et à un gouvernement qui les ignore.

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Déjeuner d´éleveurs à Campden, au nord-ouest de l´Angleterre. Des gentlemen-farmers attaquent d´un bon appétit un gigot d´agneau gras, très cuit, assaisonné de vinaigre à la menthe. « Cela déplairait aux Français, qui ont la hantise du gras, » observe Rémi Fourrier, directeur de MLC France, l´Office de la viande de Grande-Bretagne. « Ce sont nos agneaux maigres que nous exportons vers la France. » Aussi, l´agneau rosé ne ravirait pas le palais britannique : Roz Allen, éleveuse de 450 brebis dans le Gloucestershire voisin, préfère la viande bien cuite. De même, Simon Harrison (1000 brebis) qui montre l´église cossue de Campden : « notre ville s´est construite avec l´argent de la laine, le tissu anglais était très rentable. Maintenant, le coût de la tonte ne vaut pas celui de la laine ! Sauf en Irlande, où ils vendent leurs pulls aux touristes, fort cher. » La prospérité industrielle de la Grande-Bretagne appartient au passé.
A la sentence fracassante attribuée à Tony Blair : « mieux vaut acheter des actions que des moutons », un autre éleveur réplique : « c´est possible, il a dit tellement de bêtises sur l´agriculture ! Il est l´élu des villes, pas des campagnes ».

Tout un symbole : Londres n´a pas son ministère de l´Agriculture, mais « de l´Environnement, de l´Alimentation et des Affaires rurales ».
Fervents défenseurs du libéralisme, les éleveurs britanniques admirent le succès de leurs cousins du Nouveau Monde. « En Nouvelle-Zélande, l´histoire de l´élevage ovin démarre en 1986, atteste Simon Harrison, un brin provocateur, lorsque l´État cesse de subventionner les éleveurs. Sans aides, ils doivent être extrêmement efficaces - et ils le sont. » Ou bien cesser leur activité ? « Ils n´ont pas le choix, » réplique David, son fils et successeur, opposé à la PAC européenne, avant de conclure : « mais bon, prenons l´argent. » La conversation glisse sur le projet d´acclimater des loups en Écosse. « Une suggestion des Anglais ? » ironise un éleveur, qui plaisante sur les désunions du Royaume. « Vous devriez aussi réintroduire le lynx en région parisienne, c´était son habitat naturel » suggère un autre amateur d´humour anglais, bien informé des conflits outre-Manche entre écologistes et bergers.
Prolifique et bonne laitière, la Mule se croise avec du Suffolk ou duTexel pour obtenir des agneaux à croissance rapide. ©P. Bourgault

Un système d´élevage croisé et stratifié
Selon les chiffres de la FAO(1), le Royaume-Uni élève un cheptel de 35,2 millions de têtes ovines, près de quatre fois plus important qu´en France (9,1 millions). Avec respectivement 15,1 millions et 6,6 millions abattus en 2005.
Le système d´élevage britannique est dit stratifié : l´élevage extensif de colline, à plus de 500 m d´altitude, représente la moitié du cheptel national, avec une densité de 1 à 4 brebis à l´ha. Sur les plateaux (300 à 500 m d´altitude, densité de 5 à 7 brebis à l´ha), ces montagnardes rustiques s´accouplent avec des béliers de races prolifiques. Leurs agneaux sont vendus pour la boucherie et les agnelles aux éleveurs des plaines. Dans ces dernières exploitations, la densité atteint 10 à 15 brebis à l´ha et le croisement avec des béliers de races à viande fournit 70 % des agneaux de boucherie. Original, ce système stratifié valorise des terres souvent ingrates et les différentes caractéristiques des races locales.

Ne pas trop accroître les coûts de production
Près de 5 millions d´ovins furent abattus lors de l´épidémie de fièvre aphteuse, pour un coût direct de 2 milliards d´euros(2). Cette crise sanitaire a limité les transports et modifié les méthodes de travail des éleveurs. Ainsi, au lieu d´acheter ses brebis croisées chez un ami au nord de l´Angleterre, David Harrison les élève lui-même sur les plus mauvaises terres de ses 120 hectares.
Ses 1000 brebis restent trois semaines avec le bélier, à partir du 15 octobre. Une échographie facturée 0,60 ? détermine le nombre d´agneaux à naître ; plus il est important, meilleure sera la ration donnée à la mère. Celles qui ne sont pas pleines partent directement à l´abattoir « si on leur donne une seconde chance, la plupart du temps, elles restent stériles » constate Simon Harrison. Chaque jour, il décale de quelques mètres la clôture du champ de navets, que les brebis viennent croquer. Dès son agnelage (mi-mars pour celles qui sont à l´intérieur, début avril pour les autres), la brebis séjourne 24 h dans un parc individuel avec ses petits, pour s´assurer qu´ils tètent et boivent le colostrum. Les agneaux apprécient l´aliment concentré.

« On les pousse le plus fort possible, afin qu´ils aillent vite sur le marché ». L´éleveur veut les vendre dès juin ou juillet, au meilleur prix. Ce système présente une limite : « Si on essaie de désaisonnaliser, si on se déconnecte de la production d´herbe, on augmente trop les coûts de production. » Simon Harrison et son fils David produisent ainsi 2000 agneaux par an, pour un poids de carcasse compris entre 17,5 et 22 kg, rémunéré entre 3 et 4,60 ? au kg. Ils conservent 250 agnelles pour la reproduction.
« Notre programme de santé se base sur la prévention. Les mères sont vaccinées contre le clostridium un mois avant l´agnelage. Nous leur appliquons en même temps un vermifuge. Les agneaux le reçoivent à six semaines, ainsi que des insecticides contre les parasites externes. Nous utilisons aussi des pédiluves avec du formol. On leur donne des capsules pour la déficience en cuivre. »

La laine est tondue en juin et juillet et vendue au British Wool Marketing Board (l´Office de la Laine) pour 0,50 ? au kg. Fervent admirateur des techniques du Nouveau monde, « où une personne seule s´occupe de 2000 brebis », Simon Harrison a importé un système de parc mobile néo-zélandais pour les traitements, d´une valeur de 10 000 ?. Son tracteur est équipé d´une remorque pouvant transporter 130 agneaux ou 100 brebis.
L´identification s´effectue avec une boucle en plastique, avant la vente. « La boucle électronique est trop chère » confirme l´éleveur. L´identification appartient désormais à la charte des bonnes pratiques, commencée il a une dizaine d´années sur le thème du bien-être animal. « Les éleveurs sont contrôlés par une inspection annuelle. Aucun abattoir ne travaillera avec un éleveur qui n´a pas cette Farm Assurance » atteste Rémi Fourrier. « La règle européenne n´exige pas l´identification individuelle, mais par lots de tuerie, confirme Richard Phelps, directeur d´un abattoir du groupe Hilton, d´ailleurs, avec 380 agneaux tués à l´heure, cette identification par tête serait trop difficile à lire. Et trop coûteuse. »

Faire du mouton, du boeuf et du touriste
Dans la zone montagneuse du Peak District, située au nord-ouest de Londres et classée parc naturel, Robert Helliwell et son épouse Sarah tiennent un camping et des gîtes d´étapes « à 8 ? la nuit, 10 ? avec l´option fantôme ! » plaisante la maîtresse de maison en préparant le breakfast avec son pain maison et les oeufs de leurs poules en liberté. « Dans cette zone défavorisée, on fait du mouton, du boeuf. et du touriste ! » poursuit Robert, également président du syndicat majoritaire NFU pour le Derbyshire, où il représente 20 000 agriculteurs. Il élève 400 brebis de race Swaledale et Blue Face Leicester sur ses 320 ha, sans engrais chimiques. « Il est significatif qu´un petit éleveur comme moi ait été élu ; dans le passé, NFU a été critiqué pour défendre les grandes exploitations ».
Il pratique aussi la vente directe aux touristes : « Un agneau de 35 kg vaut 50 euros au marché ; sinon je valorise les 15 kg de viande à 110 euros. Cela double le prix, à condition de s´en occuper soi-même ».
Robert Helliwell a choisi de développer deux axes durant sa mandature : l´implication des jeunes et l´environnement. « Les agriculteurs ont un rôle à jouer dans le maintien du paysage et la transmission de son histoire. Les subventions que nous touchons, ce n´est pas de la charité publique, mais la juste rémunération de notre temps passé à conserver les murs, les haies. »
Les lignes électriques sont enterrées, aucun panneau publicitaire tapageur ni rail de sécurité métallique ne vient perturber le paysage dédié aux ovins ; dans ces petits villages coquets, on tournerait un film d´époque. Second axe, il souhaite impliquer davantage les enfants des fermiers du NFU : « il y a trop de membres âgés, il faut que les jeunes se rendent compte que notre syndicat est là pour les aider ». Robert en est persuadé, « ici, le futur, c´est le tourisme. A condition de ne pas trop le développer, sinon les touristes ne trouveront plus le calme qu´ils cherchent ! »

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